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Fluye el petróleo, sangra la selva

-Graffiti en Quito - Ecuador

Keep the oil in the soil and the coal in the hole

-Conference of Polluters - COP17 - Durban 2011

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Équateur : un collectif d'ONG dénonce auprès d'AEF le virage présidentiel sur l'exploitation du pétrole du parc Yasuni

 

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 Amanda Yépez, porte-parole du collectif Amazonie pour la vie.

AEF

Amanda Yépez, porte-parole du collectif Amazonie pour la vie, dénonce le revirement du président équatorien mettant fin à la sanctuarisation emblématique d'une partie du parc Yasuni en Amazonie, lors d'un entretien téléphonique avec AEF, lundi 19 août 2013.

Baptisé Yasuni-ITT, ce projet consistait à renoncer à l'exploitation de ses réserves en pétrole, contre l'engagement de la communauté internationale de verser au pays la moitié des recettes pétrolières potentielles (AEF n°7243).
Depuis 2007, le plus petit pays de l'Opep faisait ainsi figure de pionnier dans la préservation de la biodiversité. Le fonds ayant été trop peu alimenté selon le président équatorien Rafael Correa, celui-ci a annoncé avoir signé le décret de liquidation de ce fonds, et par conséquent la fin du projet Yasuni, jeudi 15 août dernier. Amanda Yépez décrit la campagne en cours destinée à « lancer un référendum populaire » sur cette question, alors que la population est favorable à la préservation du parc, et revient sur les enjeux environnementaux.
AEF : Que s'est-il passé jeudi 15 août en Équateur ?
Amanda Yépez : Le président Rafael Correa a annoncé sa décision de demander au Congrès l'autorisation d'exploiter les réserves de pétrole du bloc « ITT » (Ishpingo, Tambococha et Tiputini, du nom des trois gisements des zones de la forêt tropicale concernée) du parc Yasuni, qui abrite la biodiversité la plus riche d'Amazonie

(1). Ces réserves sont estimées à 850 millions de barils de brut soit environ 7,2 milliards de dollars. Or en 2007, Rafael Correa avait proposé qu'elles restent sous terre et ne soient jamais extraites afin de préserver le patrimoine naturel de la planète. En échange, la communauté internationale s'engageait à payer la moitié du manque à gagner supposé, soit 3,6 milliards de dollars, sur douze ans via un fonds administré par le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) : c'est l'initiative « Yasuni-ITT ». Arguant que trois ans après l'ouverture de ce fonds en 2010, seulement 13,3 millions de dollars avaient été versés, soit 0,37 % de la somme attendue même si 300 millions font d'ores et déjà l'objet de promesses fermes, le président a annoncé la liquidation du fonds.
Nous avons bien sûr été critiques quant à cette décision. Le fait que la proposition du président comportait dès l'origine un plan B, à savoir que si les sommes tardaient trop à être collectées, l'exploration pétrolière serait lancée, nous semble constituer une faiblesse de taille. Par ailleurs, la commission chargée de la négociation quant à la création du fonds a eu des marges de manoeuvre limitées pour récolter des sommes. Pour notre part, nous avons toujours défendu l'initiative d'ouvrir la collecte aux particuliers, outre les États, les entreprises et les collectivités : selon un sondage commandé par l'État en 2008 à l'institut de sondage « Perfiles y opinion », 83 % des Équatoriens sont favorables à la préservation du parc du Yasuni et préfèrent laisser le pétrole sous terre. Nous affirmons donc que si chaque citoyen mettait cinq dollars, les montants souhaités auraient pu être atteints. L'option de permettre aux citoyens de contribuer n'a finalement été rendue possible que ces derniers mois, mais cela n'a pas empêché le président de vouloir mettre fin à l'initiative.
AEF : En quoi la biodiversité du parc Yasuni est-elle exceptionnelle ?
Amanda Yépez : Il s'agit d'une zone de biodiversité unique au monde : tout comme l'île des Galapagos, c'est l'une des rares enclaves qui n'a pas été gelée lors de l'ère glaciaire. Un grand nombre d'espèces ont donc migré dans cet îlot biologique, permettant aujourd'hui la plus grande biodiversité par kilomètre carré de toute l'Amazonie : on n'a pas encore recensé tout ce qui vit sur ces lieux ! Un seul hectare du parc recèle 644 espèces d'arbres, soit plus que dans un État des États-Unis ou du Canada. On y trouve aussi la plus grande diversité d'oiseaux du monde, d'amphibiens, de poissons d'eau douce et d'insectes. C'est aussi l'habitat de plusieurs communautés humaines dont certaines n'ayant eu aucun contact avec l'Occident industrialisé : dans le Yasuni vivent deux peuples indigènes en isolement volontaire - les Tagaeri et les Taromenane - et plusieurs milliers d'indiens Waorani, Kichwa et Shuar.
AEF : Quelles ONG composent votre collectif et comment vous investissez-vous pour défendre le Yasuni jusqu'à présent ?
Amanda Yépez : La campagne « Amazonie pour la vie », à l'origine de plusieurs ONG environnementales, est née en 1989. Après plusieurs années d'inactivité, elle s'est recentrée pour impulser des actions destinées à défendre le Yasuni. Aujourd'hui, nous sommes un collectif composé de beaucoup d'indépendants et de bénévoles menant leurs activités de manière autogérée, avec ou sans personnalité juridique : en ce moment, nous travaillons avec des collèges, des clubs environnement de trois universités, des organisations indigènes, des associations de femmes, des écoles, des associations de quartier, et à travers les réseaux sociaux. C'est via tous ces canaux que nous nous mobilisons aujourd'hui afin de peser sur le gouvernement.
AEF : Par quels moyens comptez-vous peser ? Le lancement d'un référendum populaire requiert les signatures de 5 % de la liste des électeurs nationaux : pensez-vous atteindre ce quorum ?
Amanda Yépez : C'est possible. Cela signifierait 500 000 signatures, ce n'est pas si difficile [la population équatorienne est de 14,6 millions d'habitants]. L'un des recours que nous privilégions effectivement est celui de demander un référendum populaire sur cette question. Mais nous avons besoin de garanties sur la manière dont une telle consultation serait menée, afin de s'assurer que les voix seront bien comptabilisées. Les deux voies de recours que nous envisageons à l'heure actuelle sont de demander à nos députés soit de lancer un tel référendum comme la Constitution le permet (1), soit de réaffirmer l'intangibilité du Yasuni, déclaré d'intérêt général. Certes, le parti présidentiel a la majorité des sièges, mais nous sollicitons actuellement nos représentants pour leur rappeler que 83 % des citoyens équatoriens souhaitent laisser le pétrole du Yasuni sous terre.
AEF : Lors de son premier mandat, le président équatorien Rafael Correa a inscrit les droits de la Pachamama (« terre mère ») dans la Constitution en 2008. Aujourd'hui, il justifie notamment la décision d'exploiter le pétrole du Yasuni par le « besoin de ressources pour lutter contre la pauvreté ». Qu'en pensez-vous ?
Amanda Yépez : Nous observons qu'avec les revenus déjà générés par les gisements pétroliers exploités en Équateur jusqu'à présent, trop peu d'écoles et d'hôpitaux ont été construits sur le territoire. Le pays a une dette énorme vis-à-vis de la Chine, et le modèle économique de l'État a été de construire des infrastructures et des routes pour des grands projets liés au pétrole, les capitaux étant notamment apportés par la Chine, et les fruits ne bénéficiant que trop peu aux citoyens équatoriens.
Par ailleurs, le président justifie sa décision par le fait qu'il « n'a pas reçu les financements nécessaires » promis par la communauté internationale. Cela nous semble hypocrite de s'en prendre aux pays voisins : à l'heure de trouver des solutions pour récolter des fonds, le gouvernement a clairement manqué de créativité et de vision. Yvonne Baki n'était pas la mieux placée à nos yeux pour assurer le secrétariat d'État pour l'initiative Yasuni-ITT, du fait de ses liens avec l'industrie pétrolière, ayant été membre du conseil d'administration de Petroecuador entre 2003 et 2005, et a surtout fait voyager son équipe plutôt que de lancer une grande campagne d'information du grand public.
AEF : Pourquoi la mise en place du fonds géré par le Pnud pour le Yasuni a-t-elle pris trois ans ?
Amanda Yépez : La gestion d'une telle quantité d'argent met du temps à être mise sur pied.
Fallait-il un intermédiaire neutre ou un organe d'État ? Les débats ont été ardus, avant que la solution du Pnud ne soit finalement trouvée.
D'ailleurs, nous demandons au gouvernement ce que va devenir l'argent qui ne sera pas rendu aux contributeurs du fonds (2), en cas de liquidation. En effet, en dessous du seuil de 50 000 dollars, les sommes ne seront pas rendues mais considérées comme un don. Cela nous semble étrange.
AEF : Le président de l'Équateur affirme que seul 1 ‰ du parc sera affecté par l'exploitation. Est-ce vrai selon vous ?
Amanda Yépez : C'est faux. Le parc fait un million d'hectares, or le pétrole y est déjà exploité sur cinq blocs depuis 1972, même si les 200 000 hectares du bloc ITT sont une zone intacte.
Exploiter 1‰ serait donc déjà beaucoup, ajouté à l'exploitation actuelle. En l'occurrence, deux blocs du parc Yasuni n'étaient pas touchés : le bloc 43, qui recoupe l'initiative ITT, et le bloc 31. Nous avions demandé que ce bloc 31 rentre dans l'initiative ITT mais cela n'a pas été le cas. Ces derniers temps, des travaux ont été faits dans le bloc 31 pour préparer une potentielle extraction du bloc ITT : une route a été construite au sein du parc et des tubes ont été installés vers les gisements préservés. Tout est prêt pour que l'extraction, si elle est lancée, soit rapide.
En outre, la technique d'extraction sismique, qui signifie un quadrillage du territoire avec un dynamitage de chaque point, risque d'affecter toute la surface du bloc voire au-delà si elle est employée. Cela peut interrompre des corridors écologiques dépassant le bloc, le territoire ne peut pas être segmenté. Les rivières déplacent les polluants sur toute l'Amazonie. Voici quelques mois, une fuite de pétrole est arrivée jusqu'au Brésil. C'est un sujet systémique.
La décision du président sert l'objectif d'assécher la dernière goutte de pétrole du pays. Quand on sait que les réserves du bloc concerné représentent quatre jours de consommation mondiale, on se dit que c'est bien peu pour perdre à jamais un patrimoine naturel commun.